Conversation
INTERVIEW

Tout sur la charge mentale

La première fois que j’ai entendu parler de la charge mentale c’était à propos des femmes qui assument vie familiale et vie professionnelle bien remplies en même temps. Apparemment, le périmètre est beaucoup plus large que cela…

Quelle définition simple peut-on donner à la charge mentale ?
Est-ce que la charge cognitive, c’est la même chose ?

C’est une belle question pour démarrer car effectivement, il y a beaucoup de confusion autour de ce sujet. A vrai dire la charge mentale n’est pas un concept scientifique. En tous cas pas du point de vue des « sciences dures ». La charge mentale a été évoquée en 1984 dans une thèse en sociologie de Monique Haicault intitulée « La gestion ordinaire de la vie en deux ». Cette sociologue étudie la double vie des femmes qui travaillent en usine et qui enchainent sur leurs responsabilités familiales après leur travail. Ces deux univers se superposent, créant par moment, un surcroit de charge mentale.

Les psychologues, les sociologues n’étudient pas la charge mentale. En revanche, ils peuvent évaluer par une batterie de tests la charge cognitive (tout ce que je pense) et la charge émotionnelle (ce que je ressens). La somme des deux représente cette charge mentale.

Est-ce qu’on est égaux devant ce phénomène ou certains sont plus préparés que d’autres ? Par exemple, on dit qu’une femme peut faire plusieurs choses en même temps alors qu’un homme, non ?

La charge mentale n’est pas un problème en soi. Dès que l’on a une responsabilité, on est « en charge de », que ce soient vos enfants, votre maison, votre résidence secondaire, votre animal de compagnie…

Le problème vient d’un trop plein de charge, c’est la SURcharge !

Cette évaluation du trop-plein, de la saturation est très subjective. Elle dépend de nos compétences, de nos capacités à gérer nos pensées (cognitifs), à accueillir nos émotions, du contexte.

Nous sommes donc très inégaux face à la surcharge mentale. En outre, notre propre évaluation de la surcharge varie d’un moment à l’autre, d’une situation à l’autre.

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut apprendre à identifier ce qui nous surcharge, à prévenir et à alléger cette surcharge. On peut clairement agir face à ce mal des temps modernes.

La sensibilité à la surcharge mentale n’est pas une affaire de genre. Nous sommes tous sujets à cette charge, que ce soient nos enfants, nos adolescents, les femmes comme les hommes, dans la vie professionnelle comme personnelle.

 

La sur-sollicitation que nous subissons en permanence, je pense particulièrement à l’infobésité, est-elle source de surcharge mentale ?

Oui, cette avalanche d’informations peut clairement être une source de surcharge mentale. Les réseaux sociaux utilisent des stratégies très évoluées pour piéger notre attention ; on parle d’économie de l’attention d’ailleurs puisqu’il y a des enjeux économiques énormes derrière Tiktok, Instagram, Snapchat etc.

La conséquence c’est une hyperstimulation de notre attention au détriment des moments indispensables à notre cerveau afin qu’il puisse s’évader librement et enclencher d’autres processus cruciaux pour notre calme et notre sérénité.

 

Alors avec cette charge mentale omniprésente dans nos sociétés actuelles, on est obligé de faire avec ou est-ce que l’on peut l’éviter ?

La charge mentale est évitable. Nous avons vu qu’elle est très subjective d’une personne à l’autre, d’un moment à l’autre chez une même personne.

D’où vient cette sensation de trop-plein par moment ?

Notre monde est qualifié de VUCA (Volatile, Incertain, Complexe et Ambigu). Notre environnement peut devenir rapidement anxiogène si l’on a besoin de stabilité. Dans ce contexte, nous cherchons des repères pour nous rassurer et tenter de comprendre voire de maîtriser notre environnement. C’est ce qui fait le succès des chaînes d’informations en continu ! Cette quête de sécurité est vaine d’une certaine façon puisque le changement est devenu une composante intrinsèque de notre environnement. Face à l’accélération de notre monde, il est indispensable d’apprendre à s’adapter, c’est sûrement l’une des compétences primordiales aujourd’hui.

Pour prévenir et limiter cette surcharge mentale, il existe 3 axes : travailler sur ce que nous pensons (nos injonctions, nos biais, nos pensées limitantes…), ce que nous ressentons (la gestion de nos émotions), et choisir des environnements qui favorisent notre bien-être.

 

Par exemple le stress, est-il vraiment possible de le maîtriser ?

Le stress est très utile d’un point de vue biologique. Il nous informe d’un bug !

Du point de vue des neurosciences cognitives, c’est un signal envoyé par notre cerveau qui a détecté un manque d’adaptation à une situation. Nous sommes stressés car nous détectons un décalage entre la situation telle qu’elle se présente et celle que nous pensions vivre.

Je pensais arriver à l’heure à ma réunion, et je suis coincé dans un embouteillage par exemple.

De cette perspective, s’offrent à nous plusieurs choix : nous pouvons agir sur la situation pour la modifier (exemple : acheter un nouvel ordinateur plus rapide plutôt que s’agacer de sa lenteur), nous pouvons nous adapter à la situation (exemple : décaler mes horaires pour éviter les embouteillages), et nous pouvons ensuite apprendre à travailler sur notre perception de ce qui nous stresse, en prenant du recul (reframing), en relativisant, en nuançant notre point de vue, en agissant de façon approprié dans cette situation.

 

Quel est le plus grand défi pour quelqu’un qui veut réduire sa charge mentale ?

Il n’y a pas vraiment de « défi » à proprement parler. En revanche, prévenir et alléger sa charge mentale requiert un peu d’introspection. Il n’y a pas de recette magique, qui marcherait pour tous, car les sciences nous révèlent clairement que cette surcharge est subjective. Donc, chacun peut identifier les sujets qui le submergent et pourquoi ces situations en particulier sont lourdes. Le point de départ est effectivement de comprendre pourquoi je mets une charge cognitive (tout ce que j’ai en tête) et une charge émotionnelle si importante sur ces sujets. Ensuite, il existe de nombreux outils pour alléger ces deux charges.

 

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui se sent complètement submergé par sa charge mentale et ne sait pas par où commencer ?

Bien entendu, le meilleur conseil sera de lire rapidement notre livre 😉

La surcharge mentale correspond à une forme de saturation de notre mémoire. Elle advient dans deux cas : premier cas, j’ai trop de choses en tête qui se superposent. Là, la piste c’est de déposer tout ce qui nous encombre à l’extérieur de soi : sur un cahier, sur son smartphone. C’est rassurant pour le cerveau qui note que l’information n’est pas perdue, et peut regagner de l’espace pour réfléchir et agir. Deuxième cas ; j’ai une tâche qui prend toute la place car elle me préoccupe beaucoup. Dans ce cas, il existe des techniques qui mettent à distance la charge émotionnelle en relativisant, en se recentrant sur le présent, sur la conscience de l’instant (pleine conscience) plutôt qu’en anticipant les dangers potentiels.

 

Les entreprises peuvent-elles jouer un rôle actif dans la réduction de la charge mentale de leurs employés ? Quels conseils donner aux managers et aux services RH pour prévenir la surcharge mentale au sein de leurs équipes ?

Bien sûr, l’environnement est l’un des trois axes qui peuvent influencer le poids que ressentent les professionnels. Il n’existe pas d’environnement idéal puisque tout dépend de la perception personnelle de cet environnement. Telle personne va être sensible à la luminosité de l’open space alors que son collègue va apprécier la corbeille de fruits en libre-service, en le troisième va être concerné essentiellement par la qualité de la relation avec le manager.

La clef réside donc dans l’écoute, le soin apporté aux collaborateurs ; leur permettre d’exprimer leurs besoins, ce qui les freinent ou les motivent. Le manager de proximité joue un rôle clef. C’est à lui que revient la responsabilité de fixer un cadre puis de discuter, d’arbitrer, d’ajuster les ressources pour répondre aux besoins en termes d’organisation, de communication, de gestion de la charge, d’équité pour que chacun se sente à sa place, reconnu et dans une dynamique de développement.

 

Pensez-vous que la pandémie de COVID-19 a changé notre rapport à la charge mentale ? Notamment avec le développement du télétravail et la possible porosité entre vie privée et vie professionnelle ?

La crise sanitaire a modifié d’une certaine façon notre rapport au travail, qui n’est plus devenu central dans le modèle de réussite. Nous avons changé l’échelle des valeurs des ingrédients de notre bien-être. De ce point de vue, consacrer plus de temps à ses activités familiales, de loisirs, sportives ou culturelles est un bienfait pour alléger notre charge.

Toutefois la clef réside dans notre perception des événements. Et remplacer trop de travail par une surabondance d’activités personnelles ne contribuera pas à alléger notre charge

En outre, le télétravail vient flouter les frontières jusque-là claires entre les sphères professionnelle et personnelle. Ce qui contribue à une confusion délétère pour notre cerveau. Mon conseil est donc de séparer physiquement (lieu) et temporellement (horaires) les espaces de travail et personnel à la maison.

 

Y a-t-il des idées reçues ou des mythes autour de la charge mentale que vous aimeriez déconstruire ?

Oui, clairement, la vacuité et l’inactivité sont dévalorisées dans nos sociétés occidentales, qui s’appuie sur le culte de la performance et de la production. Or le cerveau a besoin de temps libre, de rêvasser sans aucune sollicitation. C’est indispensable pour qu’il puisse organiser, classer, structurer les informations perçues, et devenir créatif, innovant et s’adapter à notre environnement. Il enclenche un processus de nettoyage et de clarification de nos pensées. Ces moments libres n’existent quasiment plus puisque nous sautons sur notre smartphone dès que nous devons attendre 2 minutes dans une file d’attente. Donc mon conseil, c’est de ré-apprendre à nous dégager des temps pour NE RIEN FAIRE.

En complément, on a considéré pendant longtemps que s’occuper de soi était égoïste. Or, il est difficile de faire de bons choix quand on se connait mal et qu’on n’est pas conscient de ce qui nous convient ou pas. Donc un peu d’introspection, sans passer son temps à se regarder, est indispensable.

 

À quel type de lecteurs votre livre est-il destiné ?
Est-ce que ce sont surtout des personnes dans la cadre de l’entreprise ou est-ce que tout le monde peut y trouver des outils applicables (des parents, des étudiants…) ?

Le livre répond clairement à un besoin : celui de répondre de façon durable à cette surcharge. Nous étions frustrés des tonnes d’articles superficiels qui donnent des trucs et astuces pour faire face. L’ouvrage permet de comprendre le mécanisme qui crée cette surcharge, et de retrouver du pouvoir d’agir face à ce fléau. Laurence Thomas-Loiseleur, ma co-autrice, et moi-même nous appuyons sur des ressources scientifiques et une longue expérience en sciences cognitives, sociales, en intelligence émotionnelle, pleine conscience, méditation. Nous avons vulgarisé ces approches pour en rendre l’accès simple et concret. A travers les 60 fiches, vous trouverez des outils pratiques voire ludiques pour alléger votre surcharge quelle soit professionnelle ou personnelle.

 

Comment avez-vous sélectionné les 60 fiches pratiques que vous proposez ?
Y a-t-il un fil conducteur ou une progression logique pour permettre au lecteur de gérer sa charge mentale ?

Oui, le livre se lit de deux façons : vous pouvez l’aborder chronologiquement pour découvrir les 6 chapitres dans l’ordre logique : comprendre l’origine de la charge, prévenir la charge cognitive, puis la charge émotionnelle, favoriser le calme intérieur, délester son esprit et renforcer l’estime de soi, et enfin alléger sa charge au quotidien.

Mais on peut aussi ouvrir l’ouvrage n’importe où et expérimenter la fiche qui s’y trouve, pour se l’approprier. Certaines fiches vous parleront plus que d’autres, et c’est normal. Voilà pourquoi nous envisageons de créer la communauté des « Joyeux Allègeurs » qui pourront partager leurs pratiques et ce qu’ils ont fait de chaque outil.

 

Et vous Michel, comment gérez-vous personnellement votre propre charge mentale ? Avez-vous des routines ou des techniques particulières que vous appliquez au quotidien pour éviter la surcharge mentale ?

Ah, ah, merci de me poser la question ! J’ai encore beaucoup à apprendre et à découvrir sur le sujet, c’est pourquoi cette communauté peut nous aider à toutes et à tous. Oui la discipline et la rigueur sont prégnantes dans la gestion de mes activités. Je suis à l’écoute de mes pensées, de mes émotions. C’est mon « check mental », mon rendez-vous avec moi-même, 2 fois par jour. Je suis sensible également à l’humeur de mes proches, à ce que je génère autour de moi. L’Approche neurocognitive et comportementale (ANC*), entre autres, apporte des outils puissants pour prévenir cette surcharge. Elle permet de mieux identifier ses propres motivations, ses valeurs profondes, ses freins. La méditation, l’activité physique aident à prendre du recul. J’évite l’urgence ; j’anticipe autant que possible pour laisser du temps à mon cerveau de faire des liens et d’être créatif. Cela m’aide au quotidien à orienter mes choix, à m’engager et à me développer.

 

Merci Michel, nous connaissons maintenant l’essentiel sur la charge mentale, son fonctionnement et les conseils pour la limiter.